C'est à Montrouge que Claude Sautet voit le jour le 23 février 1924. Une grand-mère cinéphile lui donne très tôt la passion du cinéma, et l'envie d'en faire un métier. Il est sculpteur, peintre de décors, à l'occasion comédien (avec les Comédiens routiers), et il fait un passage éclair aux Arts décoratifs. Pendant la guerre, sa rencontre fortuite avec un monteur de film lui permet de faire son premier stage de montage. Il est par ailleurs passionné de musique et va, pendant quelque temps, exercer la fonction de critique musical au journal " Combat". En 1948, il entre à l'IDHEC et à sa sortie devient septième assistant sur le film de Claude Autant-Lara OCCUPE-TOI D'AMÉLIE. En 1959, il sera l'assistant de Georges Franju pour LES YEUX SANS VISAGE. Entre-temps, il a co-écrit, avec Jean Redon, le scénario du film LE FAUVE EST LACHÉ, dont la vedette est Lino Ventura. Il a remarqué ce comédien TOUCHEZ PAS AU GRISBI; il va devenir son ami, puis son interprète dans CLASSE TOUS RISQUES (son second long métrage après BONJOUR SOURIRE, comédie avec Henri Salvador et Annie Cordy passée inaperçue). C'est un insuccès commercial, mais ce film d'un ton nouveau lui attire d'emblée la sympathie de nombreux critiques. Il va néanmoins rester sans tourner quatre ans durant, jusqu'à cette ARME À GAUCHE, nouvelle adaptation de roman policier, avec Lino Ventura, dont l'insuccès public (mais aussi critique) le replonge dans cette carrière parallèle où il a excellé, celle de scénariste-synthétiseur (PEAU DE BANANE, SYMPHONIE POUR UN MASSACRE, LA VIE DE CHÂTEAU, MAIGRET VOIT ROUGE, MISE À SAC, LA CHAMADE, LE DIABLE PAR LA QUEUE, LES MARIÉS DE L'AN II, BORSALINO). Pour ses pairs, il est devenu le chirurgien de la dernière chance, le seul qui puisse sauver un scénario ou un montage en difficulté. LES CHOSES DE LA VIE, Prix Louis-Delluc 1970, est le résultat positif d'une longue carrière souterraine. Il cristallise ses obsessions, marque sa passion pour les acteurs, affirme son sens du rythme et son goût de la musique. Sautet trouve un large public au diapason de sa sensibilité angoissée. Le voilà maintenant à une place enviable au box-office. Avec la complicité du scénariste Jean-Loup Dabadie, du musicien Philippe Sarde et de l'opérateur Jean Boffety, il se met à ausculter la société française contemporaine, tout en poursuivant la construction de son univers. Public et critiques suivent sa démarche avec intérêt. Sautet leur est fidèle, tout comme il reste fidèle à ses interprètes des CHOSES DE LA VIE, Romy Schneider et Michel Piccoli. Avec CÉSAR ET ROSALIE, Sautet découvre en Yves Montand un nouveau complice. Mais le réalisateur ne se contente pas de soigner les roles principaux : avec lui, tous les seconds roles font partie de l'orchestre qu'il dirige avec brio. Il n'a pas son pareil pour révéler des comédiens : ainsi Isabelle Huppert dans CÉSAR ET ROSALIE, Gérard Depardieu dans VINCENT, FRANÇOIS, PAUL ET LES AUTRES, Ottavia Piccolo et Jacques Dutronc dans MADO, Claude Brasseur, Arlette Bonnard et Eva Darlan dans UNE HISTOIRE SIMPLE. Ces deux dernières réalisations dénotent une plus vive inquiétude vis-à-vis du monde qui l'environne. Sans doute par fidélité au devoir qu'il s'est fixé et qu'il rappelle volontiers dans ses interviews : "etre un médium. ". Si la décennie soixante-dix se clôt, pour Claude Sautet, sur le succès public et critique de UNE HISTOIRE SIMPLE (César de la meilleure actrice pour Romy Schneider et nomination à l’Oscar du meilleur film étranger), le début des années quatre-vingt voit le cinéaste s’interroger sur la suite de sa carrière. En effet, il avait jusqu’alors consacré le meilleur de son talent à la peinture d’une génération, la sienne, et d’un milieu, cette classe moyenne d’origine populaire qui doute de la pérennité de son apparente réussite sociale. Craignant l’auto-attendrissement et les redites, Sautet choisit alors, avec UN MAUVAIS FILS, de se pencher sur la génération des vingt/trente ans et d’évoquer les problèmes liés à l’usage de la drogue dans cette tranche d’âge ? En même temps, par l’intermédiaire du personnage du père incarné par Yves Robert, il aborde les rapports conflictuels entre la jeunesse et ses aînés et met en cause l’égoïsme et le conformisme de ces derniers. Patrick Dewaere, ici dans l’un de ses meilleurs rôles, définira son metteur en scène comme un «filmeur entre les lignes», confirmant par là que le domaine privilégié de Sautet demeure, quel que soit le sujet de ses films, celui des élans du cœur et du non-dit des sentiments. GARÇON !, dont le scénario original fut profondément modifié par Yves Montand contre la volonté du cinéaste, n’est pas l’œuvre favorite de ce dernier : «C’était comme si je me parodiais. Tout était trop “à ma main”, ça risquait de devenir de l’automatisme… J’avais une impression de répétition, les mêmes acteurs, le même scénariste, les mêmes techniciens… Je n’avais plus ni idées ni envies (…). Le trou noir.». Sautet se tourne alors vers la publicité : il réalise trois spots pour la SNCF. D’autres, pour une marque de purée instantanée, ne sont jamais diffusés. Puis, sans projet de film réalisable à court terme, il va longuement se consacrer, à la tête de la SACD, à la défense des droits des cinéastes dont il entend qu’ils soient considérés, dans les négociations avec les chaînes de télévision, comme les auteurs à part entière de leurs films, statut qui justifie leur légitime rétribution. Après plusieurs années de silence, l’oeuvre de Claude Sautet prend un nouveau départ avec QUELQUES JOURS AVEC MOI. Le cinéaste y trouve l’occasion de changer le cadre dans lequel il avait travaillé jusqu’alors, et de s’entourer de nouveaux collaborateurs. Le héros du film (incarné par Daniel Auteuil), étranger à lui-même et au monde qui l’entoure, apparaît tout aussi inédit dans la galerie des personnages habituels de Sautet. Les deux films suivants confirmeront ce renouveau. UN CŒUR EN HIVER et NELLY & MONSIEUR ARNAUD seront tous deux interprétés par Emmanuelle Béart, aux cotés de Daniel Auteuil et André Dussollier dans le premier, face à un Michel Serrault ressemblant de façon saisissante au réalisateur dans le second . Plus que jamais, l’homme est au centre de l’œuvre de Sautet; mais, face à lui-même et aux incertitudes de son devenir, l’angoisse, désormais, le mine. Plongé dans un quotidien menaçant, guetté par le vieillissement, en proie au doute, il éprouve alors la tentation de fuir ses responsabilités et de se réfugier dans la solitude. Cette attitude de démission ruine sa vie de couple et rejaillit négativement sur ses rapports avec les femmes. Celles-ci, heureusement plus combatives que leurs compagnons et mues par la nécessité physiologique de perpétrer la vie, nuancent d’optimisme une œuvre dont la tonalité, sans elles, serait celle du renoncement. UN COEUR EN HIVER (Lion d’argent au Festival de Venise) et NELLY & MONSIEUR ARNAUD ont valu à Claude Sautet le César du meilleur réalisateur. NELLY & MONSIEUR ARNAUD sera malheureusement le dernier film de Claude Sautet : le cinéaste est mort le 22 juillet 2000 à Paris, des suites d'un cancer du foie. À la question posée en mai 1987 par le journal "Libération", «Pourquoi filmez-vous ?», il répondit en ces termes, où se lisent la modestie et les scrupules d’un des plus prestigieux cinéastes français : «Parce que ça m’amuse. Parce que c’est d’abord un jeu – un peu privilégié – qui se joue à plusieurs (quelque chose comme le rugby), avec des règles incontournables - plus ou moins perceptibles – et destiné à cet autrui monstrueux, le public, ce partenaire sans visage. Parce que, enfant, je suis resté timide et muet longtemps. Parce que je n’ai jamais acquis la maîtrise du langage – je n’aimais que la musique. Et enfin que les hasards de la vie – et la chance – ont fait que c’est devenu pour moi le seul moyen de communiquer, plus ou moins confusément !».